La maison de Sainte Anne
Sainte-Anne-de-Beaupré, Québec — 26 juillet 2015
Onze ans jour pour jour.
Le lieu
À une trentaine de kilomètres au nord-est de Québec, sur la rive du Saint-Laurent, au pied de la Côte-de-Beaupré. En 1658, des colons élèvent non loin de l’emplacement actuel une chapelle de bois dédiée à sainte Anne ; les premiers pèlerinages datent de cette époque, et le sanctuaire attire dès l’origine autant les Autochtones que les colons. C’est le plus ancien lieu de pèlerinage d’Amérique du Nord.
La basilique actuelle est romane, massive, à deux flèches. Peintures, mosaïques, vitraux, sculptures sur pierre et sur bois — une profusion qui ne laisse pas un centimètre de mur au repos. Autour d’elle : le déambulatoire, la chapelle de l’Immaculée Conception, la chapelle du Très-Saint-Sacrement, le tombeau du père Pampalon, une Pietà, la chapelle commémorative, un chemin de croix à flanc de coteau, la Scala Santa — et le magasin du sanctuaire. Trois reliques insignes de la mère de la Vierge, dont la grande relique de l’avant-bras, donnée par Jean XXIII en 1960. Aux piliers, des béquilles accrochées par centaines : les ex-voto de ceux qui repartent sans elles.
Sainte Anne est patronne du Québec. Le sommet de l’année est le 26 juillet, précédé d’une neuvaine. Le sanctuaire reçoit aujourd’hui plus d’un million de pèlerins par an.
Et la dévotion à sainte Anne s’est propagée dans toute l’Amérique française, touchant francophones et Autochtones, ces derniers désignant souvent la sainte comme la « Grand-mère de la foi ». Des milliers d’Autochtones du Canada et des États-Unis viennent au dimanche des Premières Nations, arrivant en canot pour rappeler la venue des premiers Autochtones au sanctuaire en 1661. Les aînés continuent d’amener leurs petits-enfants à la neuvaine. Innus de Matimekush-Lac John, Hurons-Wendats, Mi’kmaqs, Mohawks — certains font plus de mille kilomètres.
Ce qui s’est passé
Nous sommes arrivés vers treize heures, Anaïs et moi. Un office venait de finir. Le premier élixir de Sainte Anne avait quatre jours.
Deux choses nous ont saisis. La première : le seul restaurant près de la basilique est un fast-food. La seconde : en entrant dans la nef, du bruit. Beaucoup de bruit. Et des gens qui mangeaient leur burger, contents, entre les mosaïques et les béquilles.
Nous avons été choqués. Nous sommes descendus à la crypte, qui était silencieuse, et qui avait une atmosphère de prière. Nous y avons ouvert le flacon.
Le message
Elle a dit qu’elle avait reçu énormément de gens dans sa maison, des gens en chemin vers une vie plus spirituelle. Que cela continue, aujourd’hui, dans tous les lieux qui portent son nom.
Et que peu importe où tu en es sur ton chemin : chacun est bienvenu dans ma maison.
Le retournement
Ça nous a déstabilisés. Parce que la phrase ne parlait pas d’eux. Elle parlait de nous.
En descendant à la crypte pour chercher le silence, nous avions cru fuir la profanation. Nous avions surtout emporté notre jugement avec nous. Ces gens n’étaient pas en train de salir la maison d’Anna — ils étaient chez elle. Ils y mangeaient. C’est ce qu’on fait chez sa grand-mère.
Nous, nous étions arrivés en tenant une exigence : pour recevoir, il faudrait mériter, se recueillir, faire silence, être à la hauteur. Anna a répondu que sa maison n’a pas de portier. Que la seule condition d’entrée est d’entrer. Et qu’un homme qui mange un hamburger sous la relique de son avant-bras est peut-être exactement au bon endroit de son chemin, quel que soit ce chemin, et que ce n’est pas notre affaire de l’évaluer.
Le premier enseignement d’Anna, reçu quatre jours après sa naissance en flacon, fut donc une correction. Elle n’a pas commencé par nous consoler. Elle a commencé par nous décrocher les mains du portique.
Ce que cela a fondé
Depuis, je vois les élixirs et leur création dans ce même processus. Peu importe où vous en êtes sur le chemin. Ils se dévoileront petit à petit, à mesure du chemin.
C’est-à-dire : un élixir n’est pas une récompense pour les préparés. Il n’exige aucun niveau, aucune posture, aucune propreté intérieure préalable. Il se donne à qui l’ouvre, et il ne se donne pas d’un coup — il livre ce que la personne peut recevoir là où elle est, puis il attend. Le flacon ne juge pas son porteur. Il l’accompagne.
C’est de la crypte de Beaupré que vient cette règle. Et c’est cohérent avec l’archétype lui-même : Anna est la grand-mère, et le propre d’une grand-mère est de ne pas faire passer d’examen. Elle nourrit d’abord. Elle explique après, ou jamais.
Onze ans plus tard, jour pour jour, c’est encore la même phrase qui tient debout tout le reste.